«Affection et gentillesse sont des facteurs capitaux»

18.08.2020 - 16:42 | Christian Possa

La Moldavie est frappée par une extrême pauvreté et son réseau social est peu structuré. De nombreux enfants au destin tragique échouent dans les foyers du pays. Avec le projet «Insertion scolaire d’enfants défavorisés», la Fondation Village d’enfants Pestalozzi tente de rectifier la situation. Les points essentiels de ce programme sont l’inclusion de ces enfants dans le quotidien scolaire et leur accompagnement durant leur séjour en foyer.

Situé dans la localité du même nom, Stefan Vodă est l’un des sept foyers pour enfants où la Fondation Village d’enfants Pestalozzi s’investit avec l’organisation partenaire locale Centre for Childhood, Adolescence and Family (CCAF) en faveur des personnes vulnérables de la société. Pratiquement deux douzaines d’enfants et d’adolescents y vivent. Officiellement, ils y restent entre six et douze mois, mais dans certains cas plus difficiles, leur séjour peut être plus long. Un grand nombre de jeunes qui atterrissent en foyer appartiennent à des minorités ethniques ou linguistiques et sont issus de familles en forte rupture, où ils ont vécu violences et abus.

«Une part importante du projet consiste à surveiller étroitement la période suivant le séjour en foyer.»

Cristina Coroban – responsable du projet
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Le foyer pour enfants a offert à Victor une base sur laquelle se développer dans la vie.

Une perspective sur un avenir autodéterminé

Victor à 17 ans. Cadet d’une fratrie de cinq garçons, il a grandi à Talmaza, un village rural à 20 kilomètres au nord de Stefan Vodă. Ses souvenirs de petite enfance? Aller chercher de l’eau à la fontaine, ramasser du bois, nettoyer la maison. À l’âge de six ans, il fut confié pour la première fois au foyer pour enfants. La situation s’est alors nettement améliorée, se souvient- il. «À la maison, les disputes, coups et bagarres faisaient partie du quotidien.» Par la suite, Victor a vécu dans une famille d’accueil, mais il n’y a jamais été heureux. Cristina Coroban, responsable du projet de la CCAF, connaît le défi à relever dans de telles situations. Il y a des cas dans lesquels les familles n’assument pas leur devoir. «Travailler avec des enfants traumatisés est difficile, et il y a de nombreux traumatismes à soigner.» Pour cette raison, une part importante du projet consiste à surveiller étroitement la période suivant le séjour en foyer afin d’identifier à temps les éventuels problèmes et de trouver des solutions transversales.

Victor était heureux de pouvoir retourner au foyer pour enfants. Il y a découvert un vrai lieu de vie. «Et j’avais à manger.» Lorsqu’on lui demande ce qu’il mangeait chez lui, le jeune homme reste évasif. «Quel que soit le jour, c’était difficile.» Au foyer pour enfants Stefan Vodă, les responsables l’ont progressivement initié à l’alphabet grâce aux formations mises en place par le projet et lui ont appris à déchiffrer syllabes et lettres étape par étape. Avant ses onze ans, Victor ne savait pas lire, car il n’était jamais allé en cours. À l’école de Stefan Vodă, le jeune homme de 17 ans se sent bien accompagné. «Mes camarades de classe m’aident quand je suis en difficulté», explique-t-il. De plus, son professeur est également originaire de Talmaza, ce qui facilite son intégration. Facteur important pour la première phase du projet: resserrer la coopération entre les foyers pour enfants et les écoles, et coordonner leur soutien aux besoins individuels des enfants et des adolescents.

«Je me sens bien accompagné à l’école. Mes camarades de classe m’aident quand je suis en difficulté. »

Victor – 17

Au fil des ans, la situation familiale de Victor a connu d’autres difficultés. Trois de ses frères sont en prison, tandis que sa mère est récemment décédée des suites d’un cancer. Son père ne cesse de se déplacer d’un lieu à l’autre. Jakob, son frère aîné, est le seul avec qui il est régulièrement en contact. Celui-ci habite de nouveau à Talmaza, accueille quelquefois Victor chez lui ou lui achète des vêtements. Le destin a appris à Victor à pourvoir à ses propres besoins tout seul. Un credo qu’il veut appliquer aussi plus tard: «J’aimerais devenir mécanicien automobile et réparer des véhicules», confie-t-il d’un ton déterminé. Il existe une école professionnelle qu’il a pu intégrer après sa 9e classe. «Ils possèdent leur propre auberge, où je peux vivre.» Grâce à une bourse versée par l’État, il est en mesure d’assumer les coûts de son éducation. Chaque mois, Victor perçoit 4000 lei, soit un peu plus de 200 francs.

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À Stefan Vodă, les enfants et leurs accompagnants apprennent ensemble chaque jour.

Un séjour qui se poursuit

Tous les jeunes n’ont pas la chance de pouvoir compter sur une aide de l’État. Pour bon nombre d’entre eux, il est très difficile de trouver une formation après un séjour en foyer pour enfants. Pour les trois prochaines années, le projet va donc se concentrer spécialement sur la stimulation des compétences académiques, des perspectives de vie et de carrière des jeunes durant leur placement. «Même après leur séjour, les enfants ont encore besoin d’un accompagnement », déclare Cristina Coroban. «Ils ont besoin d’une personne à qui se confier, une personne qui puisse les aider lors de leur intégration à l’école ou dans la communauté.» Afin de pouvoir Le foyer pour enfants a offert à Victor une base sur laquelle se développer dans la vie. instaurer des mesures pour leur intégration dans la société et à l’école après leur séjour en foyer, il est nécessaire de travailler sur une coordination fonctionnelle et transversale de tous les acteurs participants (foyers pour enfants, écoles, centre d’aide psychopédagogique, ministères de l’éducation, de la culture et de la recherche, ainsi que du travail et de la protection sociale, mais également autorités locales de l’administration publique). «Avec ce projet, nous allons promouvoir et soutenir explicitement cette synergie», souligne Argine Nahapetyan, directrice des Programmes Europe du Sud-Est au sein de la Fondation Village d’enfants Pestalozzi.

Prochainement, le destin de Ludmila va dépendre du fonctionnement de son suivi et de son accompagnement après son séjour au foyer pour enfants. La jeune fille a 16 ans et va bientôt terminer la 9e classe. En conséquence, le moment de partir du havre sûr qu’est le foyer est imminent. Pourtant, Ludmila n’est pas inquiète. Son seul dilemme est de laisser derrière elle Gheorghe, son frère handicapé qui vit également au foyer, mais qui a encore l’âge d’y rester. Même si elle perçoit une rente d’orphelins minimale, la jeune fille de 16 ans serait à peine en mesure de prendre soin de son frère et d’elle. 

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Frère et soeur, Gheorghe et Ludmila, dans un des dortoirs pour filles du foyer pour enfants Stefan Vodă.

Ludmila et Gheorghe ont grandi auprès de leur grand-mère, avant d’être séparés durant une longue période. Ludmila n’avait aucune idée de l’endroit où se trouvait Gheorghe, ni de son état de santé. Lorsqu’il est enfin arrivé à Stefan Vodă, il était en très mauvaise condition physique. «Il ne pouvait ni marcher, ni parler, il ne pouvait rien faire», se souvient- elle. Ludmila ne veut même pas penser à tout ce que son frère a dû traverser. Aujourd’hui, elle est infiniment heureuse qu’ils soient enfin réunis. Au foyer pour enfants Stefan Vodă, ils ont énormément investi dans le développement de Gheorghe. Cristina Coroban se souvient: «Lorsque Gheorghe est arrivé chez nous, il ne pouvait ni parler, ni écrire. À présent, grâce à la coopération fructueuse entre le foyer et l’école, il se rend en cours et est entouré de nombreux camarades pour l’aider. Pour nous, ce résultat est très satisfaisant.»   

«Je suis devenue plus sociable et ouverte envers les nouvelles personnes.»

Ludmila – 16 ans
Ludmila vit depuis quatre ans à Stefan Vodă: son exemple illustre parfaitement à quel point la durée d’un séjour au foyer peut se prolonger en raison d’une situation personnelle. À la question de savoir comment elle perçoit son propre développement, la jeune fille répond: «Je suis devenue plus sociable et ouverte envers les nouvelles personnes.» Sur ce point, une grande compréhension est nécessaire de tous les côtés, explique Vadim Dimitreeo, directeur du foyer pour enfants. Ces enfants viennent de familles extrêmement difficiles. Leur comportement est différent de celui des autres enfants. Les enseignants doivent apprendre la manière d’affronter les conflits qui en découlent et les écoliers doivent prendre conscience qu’il existe des enfants aux histoires de vie différentes. «Il s’agit de fluidifier l’échange réciproque d’informations.» Liuba Chetrari, enseignante dans une école de Stefan Vodă, témoigne par ces mots de sa propre expérience avec les enfants et adolescents issus de foyers: «Les connaissances pédagogiques sont vraiment importantes, mais il est plus essentiel encore de leur apporter affection et gentillesse

L’opinion de Ludmila sur la crise du coronavirus

«Je pense que ce virus nous vient du ciel et qu’il s’agit d’une épreuve à traverser pour le monde entier. Nous espérons que tout rentrera dans l’ordre un jour et que nous n’aurons plus aucun autre risque sur notre chemin. En période de quarantaine, ma vie d’avant me manque, même lorsque je la trouvais ennuyeuse – aujourd’hui, c’est encore bien pire. Mes camarades d’école me manquent, ainsi que mes promenades au parc et mes moments à l’école. J’ai le sentiment que j’ai même oublié le trajet pour me rendre en cours. Les cours en ligne ne sont pas suffisants pour tout comprendre. Les enseignants et enseignantes nous expliquent très bien le contenu des cours et nous posent même des questions, mais je trouve difficile de pouvoir donner immédiatement ne réponse bien formulée. Je ne comprends pas la matière aussi bien qu’avant, par rapport aux jours où j’allais régulièrement à l’école. Sur place, les enseignants pouvaient voir si je comprenais la leçon ou non et ils pouvaient alors me la réexpliquer. Malheureusement, les cours en ligne ne disposent pas des mécanismes dont j’ai besoin. Ici au foyer pour enfants, je suis reconnaissante du soutien reçu. Le personnel essaye de nous protéger de nos soucis et de nos peurs et, chaque jour, il se montre optimiste et enjoué. J’espère que tout va redevenir normal bientôt et que nous pourrons tous reprendre la vie que nous menions avant la pandémie.»

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